23 novembre 2017

few of us - luvan

Voici une quinzaine de textes de luvan, autrice qui ne traîne pas trop sur les sentiers battus. few of us a paru chez dystopia et forme donc un très joli livre à la couverture sanglante, serré et dense dans son texte comme dans son apparence. On le trimballe dans sa poche comme un bijou.
Cette quinzaine de récits relèvent plutôt de la science-fiction : bunkers post-apo, communautés d'après la montée des eaux, apparitions de forme biologiques bizarres, fusées partant vers l'ailleurs, soldats de guerres perdues, astéroïdes à la dérive. On lorgne fort vers le post-exotisme. Ca ne se suit pas, ce n'est pas vraiment cohérent, sinon par l'esthétique: déglingue, souvenirs, migrants, paumés. Parfois on aura une histoire, parfois un simple dialogue radio (très drôle), parfois une situation.
luvan nous sert des textes très serrés, avec tout un contexte, des personnages, des conflits, rassemblés dans quelques poignées de pages. L'écriture est poétique, riche en images & allusions. Quand ça marche sur moi (comme dans extraction, Mahrem, par exemple - il y en a d'autres), l'effet est très fort. Quand ça ne marche pas, je reste en dehors.  Je conseille le mélange aux amateurs de drogues littéraires fortement dosées et un peu râpeuses.

21 novembre 2017

Les petites victoires - Yvon Roy

Les jeunes parents sont heureux : un petit garçon leur est né, Olivier, un bébé qui fait toute leur joie. Jusqu'à ce qu'ils se rendent compte qu'à 18 mois il n'a pas prononcé un seul mot. Les examens sont formels, Olivier est autiste; son développement est gravement handicapé. Le couple se sépare dans la douleur.


Souvent, dans ce genre d'histoire, le père s'enfuit et laisse la mère assumer toute seule la charge de l'enfant. Mais dans cette histoire, ce n'est pas le cas. Malgré la séparation, les parents restent unis dans leur lutte contre la souffrance de leur fils. Et le père invente ses propres moyens et techniques pour aider son petit garçon. L’autisme est encore peu connu. Je me dis qu’en observant mon fils, j’en saurai plus que quiconque sur son autisme à lui. Le récit de son parcours est passionnant.
Les petites victoires est un beau livre, dessiné dans un style très réussi, qui parle autant de l'autisme et des manières d'y faire face que de questions que tous les parents se posent un jour sur l'éducation d'un enfant.

Enfin, et ce n'est la moindre qualité du livre, Rosa (10 ans) et Marguerite (9 ans) l'ont pris et lu avec passion, passionnées par cette histoire de relation parents-enfants dans laquelle elles ont peut-être retrouvé quelque chose de leur propre vie.


20 novembre 2017

Kif - Laurent Chalumeau

On a donc Georges Clounet, CRS tout juste retraité, qui n'a pas de chance avec son nom et qui arrive sur la côte d'Azur où il se retrouve propriétaire un peu malgré lui d'une boîte de nuit, le KIF. Il y a Hassan, qui traîne avec des néo-convertis islamistes qu'il impressionne en leur expliquant qu'il a été djihadiste (ce qui n'est pas faux, mais pas entièrement vrai non plus). Il y a un neveu de Ben Laden qui parle avec l'accent suisse, et aussi une cadre locale du FN qui a des ambitions. Ajoutez à cela un permis de construire pour une mosquée, un défilé de vêtements pour caniches, une poignée de bandits et un sac contenant un million d'euros en billets et 100 et vous avez un superbe scénario pour jouer à Fiasco, ambiance côte d'Azur.
Le plus étonnant, avec ce roman très rigolo, c'est que les situations absurdes et drôles qui se produisent sont toutes crédibles, à leur façon, et ne virent jamais dans le n'importe quoi. On finit par s'attacher à tous ces gens, avec leurs défauts et leur bêtise, leurs ambitions contrariées et leurs plans tordus. Cela tient aussi par le travail de la langue, argotique, déglinguée et drôle qui porte le tout et fait passer en douceur de catastrophe en catastrophe.


Livre lu sur le conseil de Pierre Jourde.

18 novembre 2017

King King théorie - Virginie Despentes

Un essai féministe et punk, vite lu, marrant et qui fait penser.
J'en retiens des considérations intéressantes sur le viol comme trauma indépassable (ou pas) et ce que disent vraiment les films de rape & revenge (en gros, du point de vue masculin, la femme est tellement souillée par le viol - sa virginité étant si précieuse - que seuls des flots de sang peuvent racheter ce crime). Le passage sur la prostitution, ses attraits et la difficulté d'en sortir est réussi également. Despentes se prostituait et publiait en même temps Baise moi (que j'avais acheté à sa sortie) exactement à l'époque où sortait mon premier roman. La mise en perspective de ma propre vie avec la sienne me laisse songeur.

16 novembre 2017

Le bossu – André Hunebelle


Un autre film du dimanche soir en famille : le Bossu, d'après Féval, avec Jeannot Marais et Bourvil. Evacuons ce qui fâche : Jean Marais ne joue pas très bien, l'ensemble est un peu raide et peu crédible, les duels font bling bling et les robes sont empesées, ça a vieilli. Par ailleurs (ce détail vient du roman) la pure jeune fille finit par épouser son père adoptif ce qui est un peu incestueux, non ? (C'est au moins un détournement de mineure par adulte ayant autorité...)
Mais il y a de beaux chevaux, des bagarres, ça sautille, ça cavale, le méchant est très perfide (et bien joué), il y a Bourvil qui tutoie le chevalier de Lagardère, et Jean Marais fait ses cascades tout seul, et qui est très bon quand il est déguisé en bossu (ce qui arrive un peu tard) cachant sa belle gueule sous un maquillage grimaçant. C'est moins enlevé, moins bouffon et moins beau que Cartouche, mais l'ensemble a du charme. Rosa et Marguerite ont bien aimé.




14 novembre 2017

Amahl et les visiteurs du soir – à l'opéra de Lausanne


Notre heureuse expérience de l'an dernier nous a donné envie de retenter le coup: aller voir un autre opéra pour enfants à l'opéra de Lausanne.
Amahl et les visiteurs du soir est un mystère de Noël de Gian Carlo Menotti, compositeur italo-américain du milieu du XXème siècle. Amahl est un jeune berger boiteux vivant dans le dénuement avec sa mère. Une nuit où l'enfant, rêveur, a vu passer une étoile dans le ciel, toquent à sa porte trois visiteurs venus d'Orient...
Le thème catéchétique pouvait laisser craindre, mais le livret est joliment tourné. A partir de cette adoration des mages, l'histoire parle surtout des relations d'un enfant pauvre et de sa mère, avec douceur et humour. On est loin de la causticité des zoocrates, mais les parents de tous âge pourront suivre le récit avec plaisir et curiosité. La partition a de beaux moments (le choeur des mages, la description de l'enfant) et la mise en scène met en valeur les moments comiques (les mages à la porte de la maison, très bilbo-esques) et les moments merveilleux.
Le plus grand plaisir de ce spectacle vient des voix : le très beau trio de basses des mages, la voix claire de Marie Mury dans le rôle d'Amahl et la très belle présence de Marina Viotti dans celui de la mère. Car au-delà du sujet biblique, c'est l'amour maternel avec ses douleurs et ses déchirements qui est au coeur de cette pièce.



Photos (c) Alan Humerose 

 

13 novembre 2017

Jusqu'à la bête – Timothée Demeillers

Ce n'est pas évident de donner envie de lire ce livre et c'est dommage. Essayons pourtant : Erwan travaillait dans un abattoir industriel dans la banlieue d'Angers. On sait très vite qu'il a fait quelque chose de grave puisque nous le rencontrons en prison, à ressasser sa vie d'avant pour tenter de comprendre. Et c'est dans ce ressassement, cette rumination ponctuée sans cesse des clac ! de l'usine que le livre nous fait plonger. L'usine, les carcasses suspendues, le sang, les mouvements répétés, les pauses, le parking de l'usine, clac, clac, clac, les mêmes collègues, les mêmes blagues, la vaches qui roulent des yeux fous, l'imam et le rabbin venus pour les abattages rituels, les clopes, les joints, le boulot à l'usine, en attendant la retraite.
Si la question de la violence faite aux bêtes et, en lien, la violence faite aux hommes, aux ouvriers et ouvrières, vous intéresse, si ce genre d'articles de Mediapart vous parle, lisez ce livre, une plongée douloureuse dans le monde de ce pauvre type, l'usine et tout ce qui tourne autour de l'usine, le HLM de l'enfance, la semaine de vacances annuelles en Vendée, la copine de l'été 2006, le super U, les soirées au bord de l'eau, la maladie, la vie en attendant la retraite, avoir juste deux ans, trois ans tranquilles, on ne demande rien de plus.
J'ai lu jusqu'à la bête cul sec, le livre est une plainte longue et forte, à l'écriture puissante. Ce que vous faites de cette lecture, de cet éclairage cru du monde, de ce texte qui dit avec la précision de la littérature des choses rarement dites, c'est à vous de voir.
Je me demande si l'impression qu'il provoque dure aussi longtemps que l'odeur de l'usine sur le corps d'Erwan.

Une réflexion en passant. Il me paraît évident à la lecture de ce livre que ce qu'il dit est vrai. Par la précision des termes utilisés, par la qualité de la langue, sa capacité à décrire ce que je connais (un HML, un supermarché, une relation humaine...) prouvant qu'elle décrit aussi bien ce que je ne connais pas (la prison et surtout l'usine).  Je n'ai pas cherché à sa voir qui était Timothée Demeillers ni comment il avait fait ce livre. J'ai peut-être eu tort, mais je ne crois pas. Pourquoi ?

(merci à l'ami Léo pour le conseil)

07 novembre 2017

L'île au trésor - Byron Haskin


Nous avons choisi ce film pour notre séance familiale du dimanche soir : production Disney des années 50, adaptation d'une histoire que nous apprécions tous (beaucoup). Le résultat est tout à fait réussi. Le film porte la marque de son époque, de son budget (relativement) réduit, mais la narration est à la fois fidèle à celle du roman, inventive, les personnages sont bien caractérisés et le récit construit une relation très forte et intéressante entre l'enfant (Jim Hawkins) et Long John Silver, très bien interprété, avec force roulements d'yeux et gros rires, par Robert Newton. Tout comme dans le roman de Stevenson, l'histoire tourne autour de ce terrible et sympathique truand, sans doute un des meilleurs personnages de pirates jamais inventé. Sans être un chef d'oeuvre, l'île au trésor produit par Disney (la premier film sans animation produit par Walt) est une adaptation fidèle et soigneuse, avec son lot de joies, de surprises et de terreurs.






25 octobre 2017

Le crabe-tambour – Pierre Schoendoerffer

On ne parle pas sur ma passerelle, sauf pour raison de service
Dans la carrée d'un navire de la marine nationale, vers 1975, des hommes échangent des histoires sur un officier qu'ils ont bien connu : Willsdorff, alias le crabe-tambour. Les vagues balaient le pont avant du navire, l'ambiance austère à bord est presque monacale, de grandes gerbes d'écume s'abattent sur les canons et la tourelle de l'escorteur d'escadreen mission d'assistance à la pêche (une pratique remontant à l'ancien régime) et le portrait de Willsdorff se dessine dans les récits et les souvenirs, ponctués des anecdotes bretonnes macabres du chef-mécanicien. On voit apparaître l'histoire récente de la France, les guerres de décolonisation au Vietnam, la guerre d'Algérie, le putsch des généraux... Cette construction de récits emboîtés au fil des souvenirs est menée avec une grande élégance. Film de militaires, film qui parle de la guerre, le crabe-tambour ne comporte pas beaucoup de scènes d'action ou de violence (même si le souvenir des combats est toujours là). On y voit des hommes qui parlent, boivent et surtout travaillent. La mer, les navires et les marins y sonnent vrai. Le comportement des uns et des autres ne s'explique pas entièrement, les gens ont leurs secrets et les explications qu'ils donnent de ce qu'ils ont fait... valent ce qu'elles valent.



Jean Rochefort est très bon dans le rôle du vieux commandant pas drôle du tout, les autres acteurs (Perrin, Rich, Dufilho que je découvrais) sont à la hauteur. Un très beau film.



On achètera une jonque et on rentrera à la voile ; quatre mois de mer. Après ça ira mieux.

24 octobre 2017

L'espionne du roi soleil - Annie Pietri

Maintenant, Rosa et Marguerite choisissent toutes seules leurs livres. Je me dis en tant que parent que je devrais lire ce qu'elles lisent pour le partager avec elles, mais j'ai pris pas mal de retard, qu'à ce stade je ne rattraperai jamais. Par exemple, les deux ont lu un paquet de tomes de la fantasy animalière d'Erin Hunter (la guerre des clans) et, dans un genre différent, Rosa a un vrai goût pour les versailleries d'Ancien Régime, dont elle m'a prêté un exemple durant les dernières vacances: l'espionne du Roi-Soleil, d'Annie Pietri.

Dans ce roman, nous faisons donc la connaissance d'Alix de Maison Dieu qui, en plus d'avoir un nom qui envoie du bois, est une jeune fille audacieuse, très noble, très jolie, qui ajoute à tout ça le fait d'être une escrimeuse et une cavalière accomplie (merci les leçons du grand frère). Mais voilà que son papa meurt, que sa jumelle adorée part au couvent et que son oncle maléfique tourmente sa pauvre mère (la forçant à manger sa dot pour financer la préparation de leur hôtel particulier de Versailles ! Quelle horreur !).
Dans l'espionne..., on aura des complots, des empoisonnements, des dettes de jeu, un passage par la Bastille, une lettre secrète cachée quelque part, un Roi-Soleil, une belle favorite, un perroquet... L'intrigue est dans le registre du mystère mélodramatique Grand Siècle, avec un twist final plutôt rigolo. C'est écrit vivement, l'autrice (j'essaie le terme) a une étagère longue comme un autobus de documentation sur le château de Versailles dont elle joue avec assez de légèreté. Quelques scènes sont très jolies (la scène du jeu, la lettre à la sœur enfermée...), d'autres étonnamment violentes (le méchant cogne fort sur la pauvre servante). Ca reste une littérature assez formatée, pas provocatrice pour un sou, mais amusante et bien faite.

Curieusement, au milieu de ce roman assez dense, se trouve un étrange passage où une pleine séquence de déguisement-infiltration-enquête-action au milieu du bas peuple (mais oui !) est maladroitement expédiée en un seul chapitre. L'éditrice/teur a demandé de couper pour alléger le roman de peur de charger les "jeunes lecteurs" ? Ou bien les auberges mal famées sentaient-elles moins bon que les allées de Versailles ?

23 octobre 2017

Au seuil du monde - Nathanael Dupré de la Tour

Dans ce petit livre, l'auteur-narrateur, un de ces cadres pressés de La Défense, partage les pensées qui l'habitent au retour de ses séjours au monastère de M., en Champagne, dont le prieur est un vieil ami.  
Le style imagé du texte cherche à approcher la compréhension d'un mystère : quel sens y a-t-il de nos jours à se maintenir "au seuil du monde", à vivre de travail et de prière, à s'engager à vie dans une communauté aux règles strictes basées sur l'antique et belle règle de saint Benoît ?
L'auteur tente de répondre à travers différents thèmes, traités sans ordre apparent : le travail, la prière, la chair, la charité. 
Toute personne curieuse du sujet et ayant une connaissance minimale du Christianisme pourra peut-être trouver là  des éléments stimulant sa pensée. Les autres risqueraient d’être troublés par l’apparent absence d’ordre du livre.

Curieusement, la partie la plus intéressante du livre est le "portrait du gyrovague", portrait sous un angle catholique du cadre hyper-connecté. La description de la jouissance à sentir sous ses pieds la moquette du bureau à cinq heures du matin est très juste. Les personnes ayant apprécié CLEER y retrouveront des sensations familières. Ceux qui parfois se droguent au travail corporate y apprendront à mettre des mots sur leur came. 
Reste un très curieux petit livre, ni roman, ni essai, à l'écriture très poétique et souvent brillante. J'aurais aimé qu'à partir de toutes ces impressions et ces pensées, l'auteur construise une fiction.

05 octobre 2017

Le train sifflera trois fois - Fred Zinnemann

Alors le marshall Kane se marie et s'apprête à quitter la ville, mais il apprend qu'à midi Miller sera de retour. Miller, qu'il a fait condamner et qui vient se venger et que trois copains sont venus attendre en picolant et en jouant de l'harmonica, et qui viendront l'aider à descendre Kane. Kane devrait s'en aller loin, loin, loin des ennuis mais une sorte de sens du devoir le pousse à rester, contre l'avis des habitants de la ville, contre l'avis de sa toute jeune et charmante épouse, contre tout bon sens.


Cecci et moi regardons quelques westerns classiques que nous ne connaissions pas, et celui-ci en faisait partie. C'est un classique pour une bonne raison: c'est super bien. Filmé au millimètre, avec une ambiance étrange, une histoire très simple et très forte (et très noire), et très bien joué par Gary Cooper, avec de beaux et surprenants seconds rôles féminins (une belle femme d'affaire mexicaine qui n'est pas un objet érotique dans un film des années 50... Pas mal).




04 octobre 2017

Point du jour - Léo Henry

Commençons par déclarer nos conflits d'intérêts : Léo est un ami et son travail m'intéresse depuis longtemps.
J'ai beaucoup aimé Point du jour, son dernier livre paru, aux éditions Scylla. Il s'agit d'une collection de récits, souvent très courts, gravitant autour d'une novella, la balade de Gin et Bobi. Des chroniques d'êtres déglingués dans le monde déglingué de Point du jour, une ville-univers spongieuse, envahie de flotte et de moisissures, coulée sous les précipitations, une sorte de bidonville confus et post-exotique aux liens bizarres avec notre monde, où on trouve des hommes aux comportements animaux, des personnages de western, une chaîne de motels assez réconfortante, des aléas climatiques qui usent le système et des alcools familiers. Léo y distille ses histoires dans une langue souvent drôle, à la fois familière et savante, et on croit souvent entendre en fond la voix haut-perchée et les accords plaqués de guitare de vieux blues des années 20. Ce sont des histoires bluesy, en vérité, avec des gens cassés racontant leurs drames avec humour, traversées par quelques personnages récurrents et attachants : Gin, la fille-lombric, Marie-Jeanne la factrice, Ishmaël le conteur un peu foireux et surtout la sculpturale Bobi, tueuse aux longues nattes, qui passe à travers Point du jour comme une lame aiguisée à travers les chairs.
Point du jour est un livre libre, dans sa forme, son univers, sa langue. De toutes les bouquins de Léo, peut-être le plus personnel.
A lire en buvant un rye ! 

Ceux qui aiment les nouvelles par email, du même Léo H. : vous aimerez !
Ceux qui aiment les textes autour de Yirminadingrad : oubliez toute prétention à coller à l'histoire du monde-tel-qu'on-le-connaît. Et vous aimerez aussi.
Ceux qui n'aiment pas imaginer pour boucher les creux entre les histoires, ni se perdre dans des univers poético-bizarres où tout n'est pas clairement expliqué, vous pourriez être largués. Pourriez. Buvez un coup, suivez les traces de Bobi, elle s'en sort à tous les coups.



03 octobre 2017

L'arbre à bouteilles – Joe R. Lansdale

C'est mon deuxième livre de Lansdale de sa série Hap et Leonard et il est aussi bien, voire encore mieux, que le premier. Donc Leonard hérite une baraque de son vieil oncle, juste à côté de la maison de fumeurs de crack, et on découvre quelque chose sous le plancher de la maison: un cadavre d'enfant et une collection démente de bons de réduction pour les magasins du coin...
Le roman parle de la vie dans les quartiers Noirs de villes pourries du Texas, de vieilles descendantes d'esclaves qui cuisinent des tartes délicieuses, de la police qui n'en peut mais, d'une belle avocate ambitieuse, gênée dans sa carrière à la fois par son genre et sa couleur de peau... Ca vanne à tout bout de champ, l'intrigue policière est bien tordue, il y a des morts, des scènes bizarres, des moments cools à boire de la bière en regardant un film, entre copains, tandis que la pluie torrentielle martèle le toit de la vieille maison.

02 octobre 2017

Knie 2017

Voici mon billet marronnier : le froid arrive sur la Suisse romande, c'est le temps de la foire aux livres et des 24 heures de lecture à Romainmôtier et celui des premières soupes à la courge, et le moment où le cirque Knie passe dans la région. Chapiteau géant, affiches partout, caravane de dizaines de camions, transportant des centaines de personnes et d'animaux, Knie est comme une vague de paillettes et de spots colorés traversant la Suisse sur un trajet comme un manège, durant toute l'année et passant près de chez vous toujours vers la même période, une sorte de phénomène naturel, inévitable.


Nous sommes allés voir le spectacle, Waow, Rosa, Marguerite et moi et avons passé un très bon moment, avec les belles danseuses-acrobates de la troupe Bingo, le clown Housh-ma-Housh, le comique Cesar Dias avec son joli personnage de séducteur gominé et une scène de chanson déglinguée très marrante. Comme c'était Knie, il y avait de très beaux chevaux, une petite fille en scène avec un poney tellement mignon, un numéro d'enfants avec des chèvres que les filles ont adoré (je ne suis pas trop preneur de ces fantaisies fermières), une mise en scène de leurs chameaux de Gobi, mais aussi un tout jeune homme dans un très beau numéro de poste hongroise, avec deux chevaux noirs et dix chevaux blancs, qui a été un des clous du spectacle. Pour le reste, c'était du très bon niveau, mais du classique : Michael Ferreri sur un numéro virtuose de jonglage avec de petites balles blanches  , un duo sur patins à roulettes tournoyant sur une plate-forme à trois mètres du sol (flippant...), deux numéros d'aériens assez kitsch : Jason Brügger en néo-Icare tout de blanc vêtu, et, dans une mise en scène bateau de très belles figures de sangles aérienne en couple par Valeriy Sychev et Ekaterina Stepanova. Jusque là on est dans du cirque international très classique, très technique, bien exécuté (waow !) mais sans aspérités particulières, ni dans le mauvais goût, ni dans l'émotion.

Deux numéros sont selon moi vraiment sortis du lot : celui de trampoline des frères Errani, par son énergie, sa musique, son rythme et la capacité de ces artistes de se renouveler tout le temps (ils font partie des permanents de Knie). Ce numéro de frimeurs ritals souriants et bondissants était très classique, mais réalisé avec joie et amour, et le trampoline est un agrès qui permet des effets circassiens très étranges de suspension aérienne (j'ai une hypothèse intérieure, mal formulée, qui dit que la beauté du cirque tient à des immobilités étranges dans des formes sans cesse en mouvement - comme les balles du jongleurs qui paraissent suspendues dans la lumière des spots quand le mouvement devient régulier).
Le plus grand waow du spectacle, c'est la troupe Xinjiang, dans un numéro de pyramides humaines ahurissant, et surtout, dans une improbable composition graphique et physique à base de lassos, un très grand moment de cirque.


29 septembre 2017

24 heures de lecture

Un thème un peu absurde (c'est quoi, la question ?) pour un acte un peu absurde également: traverser 24 heures en faisant des lectures à voix haute dans un petit village. Un acte gratuit, inutile, pour la beauté du geste.
On a lu Fatou Diome, Julien Gracq, des contes animaliers, une histoire de poule volante, Douglas Adams...
Il y a eu du slam au caveau. Des bruits du métro. Puis La Boétie. Et des extraits de Stevenson, des chroniques polynésiennes... puis des récits obscurs et douloureux lus dans l'obscurité de La Chapelle Saint Michel. Et le golem, et Christian Bobin (en musique, à la
bougie, dans la tout de l'horloge !), et Céline, et les poèmes de Vinceannet, et Laszlo Krasznahorkai, Nick Hornby, Hélène Merlin-Kajman, et B. Traven et Francis Ponge tout au bout de la nuit. Au petit matin, après un petit déjeuner au coin du feu, on a lu encore : Dostoievski, et Olivier Sillig. Puis Jean-Paul Didierlaurent avant de terminer sur la horde du Contrevent et des contes pour enfants. Il pleuvait ces jours là, mais on était bien.  
 
À l'année prochaine ! 
 

27 septembre 2017

Providence - Moore and Burrows


Je me sens un peu encombré pour écrire sur un pareil monument. D'ailleurs j'ai fini de le lire depuis plusieurs mois et je renâcle un peu devant l'obstacle. Alan Moore : le meilleur écrivain de bande dessinée au monde. Écrivant sur HP Lovecraft, auteur à qui je voue une admiration immense, pour le bonheur et la fascination que ses histoires exercent sans cesse sur moi.  

J'avais déjà dit dans ces pages le plaisir que le Neonomicon, des mêmes Moore et Burrows m'avait apporté. Érudition joyeuse, idées qui donnent le vertige, sexualisation un peu folle... Providence reprend ce procédé et le pousse des kilomètres plus loin. J'ai rarement lu des livres dont la construction littéraire approche la sophistication de celui-ci. Œuvre sur une œuvre, récit et méta récit emmêlés, rêves et réalité, fiction et vérité tissés si serrés qu'elles en deviennent impossible à démêler. Des personnages réels (Lovecraft, Dunsany...) croisent des héros littéraires, à travers un héros, Robert Blake, dont le nom, la vie, les mensonges sont déjà un enchevêtrement. Sans compter que chaque épisode de cette série de douze nous est re-raconté par des extraits du journal (forcément biaisé) de Blake... 


À la lecture, j'ai été souvent agacé (par le côté systématique de l'exploration littéraire) mais j'ai aussi été choqué par certaines scènes, fasciné, épaté, émerveillé. J'ai crié Waow ! J'ai pleuré à la fin (enfin, au chapitre 11. Le 12 et dernier est très discutable).  

Le dessin de Burrows est très bon, entre quotidien des années 20, horreurs cosmiques, angoisses sexuelles et contrées du rêve. 
Impossible donc de rendre vraiment compte d'un pareil travail. Sinon qu'il s'agit d'un merveilleux hommage à l'œuvre de Lovecraft, le meilleur que j'aie jamais lu, à le démesure des rêves de l'homme de Providence.  
Je le relirai dans quelques années.

(Ces collections de couvertures de Jacen Burrows sont superbes !)

26 septembre 2017

20000 lieues sous les mers – Richard Fleischer

Il y a des films avec lesquels on a une histoire particulière. Celui-ci, par exemple : j'avais lu à son sujet un reportage dans le Journal de Mickey (ben oui) quand j'étais petit et j'avais décidé qu'il était nul. En effet, je venais de lire le roman de Jules Verne, et il était bien clair pour moi que le Nautilus, merveille d'ingénierie rationnelle, ne ressemblait pas du tout à ce gros poisson plein d'épines qu'on me présentait. Un film ayant trahi aussi violemment l'oeuvre originale ne pouvait être que très nul.


Une trentaine d'années après (il n'est jamais trop tard pour bien faire) je révise mon opinion d'enfant catégorique. Entretemps, j'ai appris que Kirk Douglas était un acteur très cool, que le capitaine Némo était joué par James Mason, et j'ai sauté le pas.



Le 20 000 lieues sous les mers produit par Disney en 1954 est donc un film formidable. Certes, son Nautilus est moins vernien que l'original, mais il est incroyablement plus graphique et plus beau ! Le film a une qualité de couleurs et d'images tout à fait épatante, les décors sont incroyables (le salon baroque du Nautilus !), les effets spéciaux sont superbes (la scène du calamar, bien sûr, mais aussi les attaques de navires, les scènes avec les scaphandriers qui en deviennent presque un peuple de la mer...). L'histoire est vive, alternant moments de suspense un peu angoissants (la découverte du sous-marin... les instants de folie du capitaine Nemo) et moments d'humour (la relation entre Ned Land et l'otarie, seul personnage féminin du film, au passage. Elle joue très bien). 



James Mason fait un très beau Nemo, sombre et angoissé (Marguerite a beaucoup aimé le personnage). Arronax et Conseil sont très bien aussi : le film, très bien écrit, n'oublie pas ses personnages ni leur évolution psychologique et multiplie les morceaux de bravoure, sans oublier des allusions plus contemporaines, notamment à l'énergie nucléaire. C'est un grand spectacle, réalisé avec soin et amour. Un très beau film.



07 septembre 2017

Un monde un peu meilleur – Lewis Trondheim

Parfois, je découvre des trucs en passant dans la librairie à côté du bureau. Par exemple, que Lewis Trondheim a publié un nouveau Lapinot !


Je l'ai acheté, bien sûr, et lu dans la foulée. C'est un album de Lapinot, il y a plein de choses bien dedans et une mélancolie douce amère qui ne donne pas tellement envie de rigoler (et un attentat terroriste, façon Trondheim). La manière dont l'album s'inscrit dans la suite et pas dans la suite de la série publiée auparavant chez Dargaud est intéressante et amusante et montre combien l'auteur est libre, ce qui est toujours réjouissant. Bref, si vous aimez Lapinot, vous pouvez le lire et vous demander comment, pour vous et pour le lapin, les douze ou treize dernières années se sont écoulées.



01 septembre 2017

Compte-rendu du rejeton d'Azathoth – Partie 2


I have whirl’d with the earth at the dawning,
When the sky was a vaporous flame;
I have seen the dark universe yawning,
Where the black planets roll without aim;
Where they roll in their horror unheeded, without knowledge or lustre or name.
(Nemesis, H.P. Lovecraft)


Ce billet fait suite à la première partie du compte-rendu de cette campagne classique de l’Appel de Cthulhu. S’y reporter pour savoir qui est qui et ce dont on parle. Jeune femme de la noblesse russe en exil, mystérieux corps célestes, mort étrange d’un professeur d’université, le tout dans l’Amérique de 1907…
Attention, si vous avez l’intention de jouer cette campagne, le texte ci-dessous contient nombre de gâcheurs.



Montana
Le vieux train dépose nos héros à Garrison, dans le Montana. Montagnes immenses, forêts profondes, éleveurs taiseux. Nous sommes à l’été 1907, l’arrivée du petit groupe est remarquée : deux dames bien habillées (et encore, elles ne portent que leurs austères « tenues de voyage »), un monsieur bien mis, un serviteur russe avec longue barbe et fusil de chasse. Ceux-là veulent se rendre chez les fous qui ont installé leur observatoire sur la montagne. Très bien ! Un garçon du coin va les accompagner, ainsi que Mr Randall, le Marshall.
A peine s’est on éloigné du fragile îlot de civilisation que les choses deviennent plus difficiles. Orages, bourdonnements mystérieux, chiens tués par de curieuses brûlures. Sylvia Englund accueille sans amabilité la petite expédition dans son ranch, puis se radoucit un peu en découvrant que ce sont des étrangers et non pas les habituels ploucs du coin qui ne supportent pas l’idée d’une femme vivant seule. Au fil de la fréquentation, elle finira même par se lier d’amitié avec Mlle Olga : l’aristocrate russe a du chien et de la sympathie pour les femmes à part, comme Mme Englund.
Puis Mr Randall, parti seul en expédition, disparaît. On retrouvera son corps, dépourvu de tête, au pied d’un arbre, et ce ne sera que le premier drame… Dans la forêt, les brumes rendent fous. Les hommes envoyés à la recherche du glouton (oui, la bestiole) qui a tué Randall (c’est la seule explication possible, non ?) finiront par s’entretuer (pris de boisson ? Ou alors à cause de quelque chose dans la brume ?). L’observatoire est vide, il a été visité par des tueurs de chiens. Et ces bourdonnements, ces bourdonnements incessants… Quelque chose (quelqu’un ?) hante les bois. Volodia dit: « un essaim », Monroe apercevra une sorte d’insecte monstrueux s’en prendre à un des chasseurs. Volodia dit: « il faut tirer au bon moment » et d’un coup de fusil ajusté, Monroe finira par abattre une de ces choses. Mais la photographie du cadavre ne donne rien, on ne voit rien… et le « corps » disparaît, de même que les « objets » que la chose portait avec lui, si incongrus que Monroe refuse de les voir, refuse même d’y penser.   
Olga Passalova fait preuve de cran. Monroe, que sa formation de folkloriste a habitué aux marches à la campagne, se découvre habile au tir au fusil. A force de détermination, ces deux-là parviennent à retrouver le professeur Passelov et son assistant/domestique/(amant ?), Sergueï : l’oncle d’Olga n’était pas mort, mais parti à la recherche de la mystérieuse météorite tombée dans la région le jour même de la mort de Phillip Baxter et introuvable depuis.
Ayant gagné la confiance de Sylvia, Olga fera également la rencontre des Indiens protégés par la Suédoise et découvrira les affreuses brûlures de l’un d’entre eux, qu’elle parviendra à soulager un peu grâce à une cérémonie orthodoxe mâtinée de chamanisme tibétain, issue de sa mémoire et du souvenir de son « diadia » Adamsky.
La région est dangereuse. Quelque chose coupe les têtes. Quelque chose récupère le météore. Des triangles de points lumineux passent dans le ciel. Les habitants sont méfiants, voire hostile envers les étrangers. Olga fait appel à l’agence Pinkerton la plus proche pour qu’elle envoie un homme robuste protéger Sylvia (elle fait bien) et décide de retourner à Providence avec son oncle Dmitri. La prudence l’impose. On n’a pas la météorite ? Tant pis. Tant mieux, peut-être, la chose paraît provoquer d’affreuses brûlures... 
 
 

De Providence à Arkham
Le retour à la civilisation est l’occasion de poser les choses. Dmitri se voit convaincre de tenter une communication scientifique : lui et Sergueï, malgré des méthodes non orthodoxes impliquant des verres spéciaux de la société Welles, on réussi à observer une "comète noire », l’objet deviné par les travaux de Baxter et baptisé « Nemesis » par le groupe du mardi soir. La trajectoire de Nemesis va croiser l’orbite terrestre dans un an environ… De sombres inquiétudes traversent Sergueï : un sentiment apocalyptique bien russe lui fait penser que Nemesis ne va pas faire que passer à proximité de la Terre. Nemesis vient. Mais peut-on en être sûr ?
Olga se lance également à la recherche de Patterson, disparu après l’enterrement de Baxter. On découvre des cadavres de singes au crâne trépané dans la maison qu’il louait à la campagne. On se fait expliquer par sa femme ses étranges variations de comportement. On le retrouve, enfin, quelque part dans les montagnes du Vermont, sain physiquement mais l’esprit ébranlé, bon pour l’asile. Mademoiselle Passalova lui paie des séances avec un psychanalyste jungien réputé, Charles Jenner (on en reparlera plus tard de celui-là).
Monroe entreprend des recherches sur les travaux de Baxter et notamment ce mystérieux livre d’Eibon sur lequel tant de chose semblent basée. Pour cela, pas le choix, il faut retourner à l’université Miskatonic (dont il est issu) et tenter de remonter le fil. La rencontre avec le vieux et détestable professeur Furlong est décisive: il semble bien que Baxter a consulté une source nouvelle du livre d’Eibon, dont jusque maintenant seuls quelques fragments étaient connus, à travers notamment des comptes-rendus d’inquisition du 16ème siècle. Furlong aide Monroe a travailler sur l’écriture Aklo, délire sur Eibon « savant et sorcier de l’antique Lémurie », ne se nourrit que de Coca-Cola et glisse à Monroe des idées (mais sont-ce seulement des idées ?) sur l’accession à la connaissance via l’activité sexuelle. Les vibrations bleues… Les regards en coin de Furlong sur Monroe et sur la servante du vieux savant...
Monroe pense plutôt à Adèle… la charmante dame de compagnie d’Olga, avait laissé comprendre à Monroe qu’elle ne lui était pas indifférente, et l’énergique Américain, plutôt que de faire sa cour à l'européenne, avait saisi quelques occasions durant le voyage vers le Montana. Mais les révélations de Furlong ont glissé un ver dans l’esprit du jeune universitaire. Et si, au milieu de ces délires, le vieux gâteux disait quelque chose de sensé ? (Et si certains signes, tracés sous les yeux même de Monroe durant ses travaux, avaient altéré ses perceptions, sa vision, son travail ?)
La connaissance progresse, Monroe travaille, Olga ne peut pas rester sur place sans rien faire. Justement : n’a-t-elle pas hérité de parts dans l’entreprise Baxter & Wolfe, sauvetage en mer ? Et pourquoi Colin n’a-t-il jamais répondu aux lettres et aux télégrammes ? Et ce navire, la Palencia, qu’on a payé si cher, est-il toujours à Saint Augustine ? Et si on allait passer quelques semaines en Floride ?
(À suivre…)

25 août 2017

Lysistrata, d'Aristophane – par le Clédar


Tous les deux ans, le Clédar, troupe amateur de la vallée de Joux, monte un grand spectacle d'été, usuellement dans un lieu insolite de la vallée horlogère. Cette année, c'est le Grand Hôtel, une bâtisse de luxe 1900 avec une vue splendide sur le lac, maintenant inutilisée, qui accueille les nombreuses représentations du Lysistrata d'Aristophane.
La pièce est une des plus connues du dramaturge antique et l'argument, très amusant, lui a voulu d'être souvent adaptée au XXème siècle: menées par Lysistrata, une rusée grande gueule, les femmes de Grèce décident de faire la grève du sexe pour forcer leurs maris à faire la paix ! (pour un résumé détaillé de l'intrigue, voir par exemple cet article du Temps, bien détaillé).



La troupe du Clédar a fait un travail extraordinaire, proposant une de nos meilleures soirées théâtrales depuis longtemps. Les acteurs sont en place, le texte bourré d'allusions, de blagues et de jeux de mots salaces, les situations montent en puissance, les virilités se tendent, les révolutionnaires bouillonnent, tout le monde frémit et trépigne pour débloquer une situation absurde: la paix comme prix de l'amour.






Lysistrata est une pièce politique, subversive, où les puissants en prennent plein la figure, et les hommes, et les soldats, et les politiciens, et les vieillards. On y parle de c* en permanence et le désir y tend vers l'utopie. Ce n'est pas convenable et c'est follement drôle: d'autant que la mise en scène, bourrée d'idées, ose tout, à le mesure du texte. Ce qui est dit crûment est montré crûment, sans aucun malaise, sans aucune vulgarité, grâce à un magnifique travail sur les costumes, les postures, les attitudes (mais nous ne recommandons pas la pièce pour les moins de seize ans !). J'ai déjà dit dans ces pages que voir un homme nu sur scène est pour moi le point Godwin du théâtre, le point au bout duquel une mise en scène est irrécupérable, et si l'homme est un vieillard, c'est encore pire. Et là, à sa façon, cette pièce prouve que j'avais tort. Ce qu'on voit est très obscène, très transgressif mais surtout libérateur. Le Clédar étant une troupe locale, j'imagine qu'en tant qu'acteur, se montrer dans ces situations à des spectateurs qui nous connaissent peut-être par ailleurs est un geste tout autant courageux que jouissif.



Encore un mot sur la mise en scène: elle est signée Thierry Crozat, des Artpeuteurs, avec une participation musicale (pour le travail sur les chansons) de Chantal Bianchi, des mêmes. Cette pièce et ce travail sont tout à fait dans l'axe du travail de leur compagnie: un théâtre populaire, inventif, de très grande qualité (avec du jeu corporel, des artefacts, de chansons, dans la lignée des meilleures pièces des Artpenteurs). Si on compare à une autre pièce vue l'an dernier, mettant aussi en scène des amateurs, vue dans le cadre d'un théâtre bien plus officiel (et riche !), la comparaison fait mal à la culture officielle.



Et je n'ai encore rien dit du travail de la langue (la façon de parler des Spartiates !), de la scénographie, des décors, de toute la technique, qui sont de très bon niveau. Bref, c'est un travail remarquable et j'aimerais en dire plus et vous en raconter plus, mais je ne le ferai pas, pour ne pas gâcher le plaisir.
Je me suis dépêché d'écrire ce billet car il reste des places et la pièce se joue encore deux semaines. Je ne pense pas qu'elle sera reprise. Alors, si vous pouvez, courrez-y !

Salut à toi la plus virile de toutes les femmes! C’est le moment d’être bienveillante et méchante, tendre et teigneuse, tolérante et intransigeante, bref: expérimentée. A toi de jouer!