17 avril 2017

Topkapi – Jules Dassin

Soient les années 60, couleurs acidulées, ambiance de fête foraine criarde. Soit un voyage à Istanbul, la dague du sultan ornée d'émeraudes magnifiques  gardée dans le palais/musée de Topkapi. Soit enfin une bande de voleurs très improbable. Les bijoux étincellent, les automates grincent, la police secrète turque (lunettes noires, fines moustaches) est sur le dents.
Topkapi est un film de casse, avec équipe bizarre (très foraine), rebondissements tordus et humour décalé. L'ambiance de cette histoire est unique, avec des acteurs bizarres (Melina Mercouri, Peter Ustinov...), pas du tout formatés - la variété des corps, des trognes, des faces dans ce film est stupéfiante. Le film est plastiquement étonnant, lumières et photos sont très réussies, on a beaucoup aimé l'ambiance particulière des lieux, entre la Grèce et Istanbul (dans mon souvenir, la Turquie y est bien mieux filmée que dans bons baisers de Russie, par exemple).


(oui, c'est Joe Dassin. Non, il ne chante pas.)





Le film se tient entre le bizarre, l'ironique et le wow. Et le casse tient toutes ses promesses.
(merci encore à David C !)

15 avril 2017

Network – Sydney Lumet

De temps en temps, on tombe sur un film  ancien vraiment génial dont on n'avait jamais entendu parler auparavant. Network en fait partie (merci David C. pour le conseil !).




On est donc dans les années 70, dans les locaux exécutifs d'une chaîne de télé aux audiences en berne, et le présentateur historique de la chaîne (brushing de cheveux blancs, voix posée) vient de se faire virer, et il le prend mal, au point de parler de se suicider sur le plateau. Il ne le fera pas, mais la nouvelle est tellement surprenante qu'elle attire les téléspectateurs et hop, l'audience remonte ! De quoi donner des idées aux hommes nouveaux et très dépourvus de scrupules qui veulent que la bête crache plus d'argent, d'autant que parmi ces hommes se trouve une femme, Diana Christensen (joué par Faye Dunaway, actrice que j'adore) qui est vraiment très, très... vous verrez en voyant le film.



Network est une satire violente qui ne nous paraît pas si satirique, vue depuis notre époque, juste sinistrement prophétique. C'est drôle, flippant, grinçant, très très bien écrit, très bien joué, du cinéma américain de grande classe, avec plein de scènes de bureaux, d'immeubles de verre, de réunions d'actionnaires, mais aussi des terroristes communistes, un prophète de l'apocalypse, du mysticisme corporate (ça ne vous rappelle rien?) et une étrange forme de démon aux yeux vides, entièrement façonné par la télévision.
I'm mad as Hell ! I can't stand it anymore !


14 avril 2017

Lune sanglante - James Ellroy

Je suis tombé sur cet Ellroy chez un bouquiniste. Et comme j'aime bien cet auteur (on l'aura vu ici, par exemple), je l'ai acheté.
On a donc, d'un côté, un tueur en série (très méchant et très habile). De l'autre, un flic un peu traumatisé mais tout à fait brillant, Lloyd Hopkins. Et comme terrain de jeu, Los Angeles, années 80. On va passer du point de vue de l'un au point de vue de l'autre. Il y aura de la corruption, des ambiances lourdes, des flics qui s'engueulent, un divorce, du sexe, de la drogue, de la corruption, on est chez Ellroy, on aura compris. L'ensemble donne un bon roman policier de flic courant après un assassin, mais pas un très bon roman, loin des chefs d'oeuvre que sont par exemple le Dahlia noir, ou le Grand nulle part. On reste dans un roman "ludique" (à sa façon horrible), un peu théorique, à l'exception de l'unique chapitre "historique", celui des  émeutes de Watts en 1965, qui est tout à fait brillant.
Par ailleurs, Ellroy est loin très loin d'être un féministe, or ce roman parle beaucoup de femmes, de féministes, d'homosexuelles, etc., avec une obsession assez lourde et un peu gênante. 
Bref, une lecture intéressante, un livre quand même pas mal, mais loin des œuvres majeures du même auteur.

10 avril 2017

Ceres et Vesta – Greg Egan

Soient deux communautés spatiales situées sur des astéroïdes, ayant besoin l'une de l'autre pour survivre. Soit un conflit politique local à l'une des communautés qui s'exporte et vient pourrir la vie de l'autre. Soit une crise qui s'envenime...
Cette novella de Greg Egan propose une situation qui rappellera d'autres situations connues de notre temps sans en rappeler aucune précisément, avec des communautés spatiales suffisamment petites pour que les choix et les responsabilités tombent sur les épaules d'un petit nombre d'acteurs. Bref, tous les ingrédients pour une authentique tragédie. Le récit est bien mené, souvent angoissant, le livre s'avale d'une traite, j'ai été effrayé par le déploiement de bêtise meurtrière qu'il décrit.
Pour revenir à la tragédie, je trouve toutefois que la dimension allégorique du récit le plombe, d'autant que Egan n'a jamais été très doué pour créer des personnages (a l'exception de ceux de Zendegi). La tragédie elle-même ne me paraît pas bien fonctionner : pourquoi Anna est-elle seule à prendre sa décision ? Où se trouvent ses chefs, son gouvernement ? Pourquoi n'a-t-elle pas enregistré ce qui se disait dans ses échanges avec le Scylla ? S'il y a bien une chose que j'ai apprise en milieu professionnel c'est que les décisions pourries se prennent à plusieurs. Par ailleurs, le problème politique développé dans l'histoire me semble un peu hors-sol, trop artificiel et rationnel pour être vraisemblable.
J'ai par contre été très séduit par les images développées par le roman, les semelles gecko, les lignes pour se déplacer, les convois de rocs gainés poussés à travers l'espace, le curieux jeu démocratique... Ca fait rêver. En fait, je voulais en savoir plus sur la vie dans les astéroïdes.
On aura compris que c'est un genre d'endroit que j'aime bien visiter depuis The Expanse (la série, pas le livre). On y retourne ?
PS: ces petits bouquins de la collection Une heure lumière sont vraiment jolis et plaisants à lire. Une belle réussite éditoriale !

07 avril 2017

Ghost in the Shell - Mamoru Oshii


A entendre parler du film avec Scarlett Johansson, Juliette Binoche et Takeshi Kitano (dont les images m'ont l'air bien jolies, et les personnages bien white-washés), j'ai eu envie de revoir le film d'origine, vu à sa sortie et pas vraiment revu depuis. J'en gardais un souvenir fort : des dialogues pontifiants et philosophiques, un scénario confus, des scènes d'action très marquantes et des moments planants sur la superbe musique de Kenji Kawai. 



Et bien mes souvenirs étaient plutôt justes. En fait, les scènes d'action sont si puissantes que même avec vingt ans d'écart, je les avais encore en tête. Les dialogues lourds sont là aussi, mais pas si importants, et le scénario n'est pas si compliqué, on sent juste que des scénaristes ont voulu faire entrer dans un film ce qui collait mieux sur un format plus long. J'ai surtout été émerveillé par les vues de la ville, les trips visuels techno-informatiques, les hélicoptères sous la pluie, les visions par l'intermédiaire de caméras, les gens qui se branchent des fils dans la nuque, les vitres qui explosent... Ce film déploie une poésie du futur (comme Blade runner et d'autres) dont je me rends compte qu'elle m'a habité depuis lors. Et, malgré ses défauts, Ghost in the shell est un grand film.



Lors du re-visionnage, j'ai été frappé par le traitement du corps du major Kusanagi. Elle apparaît souvent nue (dans très belle séquence du générique ou quand elle porte sa sorte de double-peau qui la rend invisible) et elle n'est pas attirante au sens conventionnel. Elle dégage autre chose, une forme de perfection physique et de puissance froide, comme si, malgré la couverture de chair artificielle, on parvenait à distinguer le cyborg. Et la scène où le robot se déchire et se détruit lors du combat contre le tank m'a pris aux tripes.


04 avril 2017

L'éveil de Léviathan – James S. A. Corey

Le lecteur se rappellera peut-être que j'avais beaucoup aimé la série The Expanse. Une SF spatiale qui faisait des efforts de crédibilité, montrait des objets et des détails de la vie de tous les jours et me plongeait dans un univers vraiment accrocheur. Par curiosité, je me suis tourné vers les romans à l'origine de la série, pour retrouver, par plaisir, ce qui m'avait plu à l'image et voir comment avait fonctionné le travail d'adaptation.
Je peux répondre clairement sur ce point : le travail d'adaptation a été excellent.
L'éveil de Léviathan est un gros roman feuilletonant, basé sur deux personnages : Holden, ancien marin terrien officier en second sur le Canterbury, un transporteur de glace, et Miller, un flic de Cérès, un des astéroïdes colonisés de la Ceinture. Les deux vont se trouver pris dans une intrigue bien plus grosse qu'eux avec pièges spatiaux, assassinats, vaisseaux en dérive, complots politiques, etc.
En fait, le roman est bien moins bon que son adaptation. Tout ce que l'image permet de deviner (structures politiques en place, jeux de pouvoir) est là, mais bien expliqué et donc beaucoup trop simpliste. Les personnages, notamment Holden et ses compagnons survivants du Cant, sont bien moins bien écrits que ceux qu'on voit à l'écran. Leurs relations sont simplistes, le personnage de Naomi Nagata est par exemple beaucoup plus faible que la fille incarnée par Dominique Tipper.
Le scénario est aussi assez faible, tournant à l'aventure hollywoodienne à deux francs (la fin du livre) avec gros pathos là où je m'attendais à quelque chose de plus fin et plus intéressant. Bref, tout ça n'est pas très bon. Pro, bien lissé, facile et amusant à lire, mais ne cassant pas trois pattes à un canard. 
La SF proposée par ce livre est une SF de distraction, se basant surtout sur l'aventure. Je suis frappé par exemple du peu d'imagination sociale et politique liée aux états spatiaux. J'attendais plus.
Je me demande si le livre ne porte pas les marques de son origine : un univers de MMO spatial (donc simpliste pour être facilement vendu) devenu un jeu de rôle par forum (donc groupe de persos bien typés). De fait, ce roman a tous les défauts de la littérature de rôliste. 
Sa plus grande qualité a été d'être transformé en une série télé réussie, pour laquelle ses défauts sont bien moins visibles. Mais maintenant que je connais un peu l'intrigue inspirant la deuxième saison de la série, je ne me sens plus très motivé pour la regarder.

30 mars 2017

Lord Peter et l'autre – Dorothy Sayers

Sous ce titre un peu bizarre se cache Murder must advertise, un autre excellent roman policier de la série des Lord Peter. Une nouvelle fois, Dorothy Sayers montre qu'elle ne suit aucune recette et que chaque roman est le fruit de contraintes et de questions originales. Dans celui-ci, nous commençons le récit dans une agence de publicité londonienne en 1935, pleine de rédacteurs et de dessinateurs qui produisent ces affiches, ces slogans, ces grands placards qui font (déjà !) vivre les journaux. Mrs Sayers a travaillé avec succès dans ce milieu et on sent bien que ce roman est un condensé de ses souvenirs et de ses remarques. Bavardages, petites jalousies, sorties corporate (comme on ne disait pas à l'époque), contraintes de délais... 
Débarque dans l'entreprise – dans la vie de l'auteure, en quelque sorte – un nouveau rédacteur léger, amusant, élégant, nommé Bredon, "l'autre" du titre français, "autre" dont on devinera sans peine la véritable identité même si très vite il semble mener une vie indépendante. Et pourquoi se serait-il fait embaucher dans le personnel ? Parce qu'un des rédacteurs a fait une chute mystérieuse dans l'escalier le plus raide...
Au-delà de l'amusante intrigue policière, au-delà des portraits une nouvelle fois très réussi, du groom aux secrétaires, des patrons aux employés, en passant par la belle et mystérieuse Diane de Plangy, au-delà encore du thème du double (puisque Lord Peter, en quelque sorte, se dédouble dans cette histoire), on là un passionnant roman se déroulant dans un monde professionnel tout à la fois proche et lointain, celui des pubeux de 1935. Ce thème de la publicité traverse tout le roman, le rendant étonnamment moderne.
Je crois que je l'ai déjà écrit, mais je le redis : vous pouvez lire les histoires de Lord Peter, elles sont toutes très bien.