08 février 2018

Le tour du monde en 72 jours - Nellie Bly

En 1889, dix-sept ans après Phileas Fogg, une jeune journaliste de 25 ans propose à son rédacteur en chef de faire le tour du monde en moins de temps que le héros de Verne. La direction du journal commence par refuser: une femme, seule, se lancer dans une telle aventure ! Puis l'opération publicitaire et commerciale leur paraît bonne. Et voici la jeune Nellie Bly, munie d'une seule robe (faite exprès) et d'un sac de voyage lancée pour un tour du monde en moins de 75 jours, payé par le New York World, le journal de Joseph Pulitzer.
Qui était Nellie Bly ? Une journaliste audacieuse, surtout connue jusque là pour ses reportages sur les conditions de vie des femmes et des ouvriers, et pour ses dix jours d'infiltrations dans un asile psychiatrique. De nos jours on dirait: une journaliste d'infiltration et une féministe résolue. Elle accomplit son voyage pour le plaisir, pour l'aventure, pour pouvoir écrire plein de papiers excitants et pour la cause des femmes, toujours présente à son esprit.
Le livre en lui-même n'est pas très intéressant: traversant les pays et les océans à toute allure, Nellie Bly ne voit que des cabines de bateaux et des wagons de chemin de fer. Le voyage se passe globalement bien, aucune attaque de pirate, aucune explosion de chaudière, tout juste quelques tempêtes et retards dus à des questions d'horaire. A sa façon, le récit est aussi ennuyeux que les péripéties de celui de Verne, préfigurant notre époque de voyages accélérés et de contemplations pittoresques. Ca se lit tout même très bien, car c'est court et que mademoiselle Bly a un style joyeux et enjoué (le genre l'impose). Elle pose sur ce qui l'entoure un regard frais, un peu impertinent et très patriotique: elle est Américaine et fière de l'être.
Parmi les anecdotes savoureuses du voyage, on retiendra bien sûr sa visite éclair, au début de son voyage, à Jules Verne himself, séduit par cette jeune personne entreprenante.
Le livre devient plus intéressant dans ses creux et ses non-dits : les sous-entendus liés à la situation d'une femme seule et indépendante (qui, en voyage, en rencontre un paquet d'autres); le regard entre compassion et bon vieux racisme posé sur les non européens ("il y a autant de tempéraments chez les coolies que chez les chevaux"), le fait pour lecteur de Verne de retrouver les mêmes lieux que ceux par où est passé Phileas Fogg, décrits par quelqu'un qui les a vraiment vus. 
Le livre est au final plus intéressant par ce qu'il nous dit de l'époque qui la produit que par ce qu'il raconte effectivement. Et on ne peut s'empêcher de trouver sympathique la jeune journaliste qui l'a produit.


07 février 2018

Sans Atout et le cheval fantôme – Boileau Narcejac


Après les disparus de Saint-Agil, autre relecture d'enfance, moins marquante (et d'un moindre niveau) celle-là. Sans Atout est le surnom de François Robion, fils d'un fameux avocat pénaliste et lycéen (surdoué ?) à Paris. Son père possède un château en ruine en Bretagne et, partant là-bas pour les vacances de Pâques, Sans Atout découvre que le château est hanté par un cheval invisible...
On est dans un récit de jeune détective et un mystère façon club des cinq que le lecteur attentif élucidera rapidement. Boileau & Narcejac sont des pros, l'ensemble est bien ficelé et sent bon ses années 60. Au-delà d'un récit policier bourgeois (et pas très féministe), le portrait du jeune homme (et les implicites qui l'entourent : est-il surdoué ? malade ?) est réussi. Et un des chapitres, celui de l'infiltration dans le repaire du "méchant", par un jeune garçon très imaginatif est loin au-dessus du lot du reste du récit, touchant à un suspense angoissé tout à fait délicieux.
Faire de ce roman un classique est un peu trop lui accorder ; c'est un gentil livre, convenable et daté. Il est par exemple beaucoup moins puissant et riche que les oeuvres plus modernes de Norma Huidobro.

05 février 2018

Perfect blue – Satoshi Kon


Mima est une pop-idol. Vêtue de tenues sexy-mignonnes, elle chante des ritournelles pop avec deux autres filles. Ca ne peut durer qu'un temps : le film ouvre sur son concert d'adieux, Mima a décidé de devenir actrice, de percer dans une série TV, en reprenant tout à la base. Mais voilà: certains fans ne l'acceptent pas, et des incidents se produisent sur ses tournages, puis Mima a des visions d'un étrange fantôme, l'autre Mima, celle qui est restée une idole...
La réalité devient bizarre, entre le tournage d'une histoire qui semble raconter un écho de sa propre histoire, un syndrome de persécution, des scènes qui se répètent...

J'avais vu ce film à sa sortie, jamais revu depuis. Vingt ans après le charme est intact. Quelle claque ! L'histoire est une sorte de Hitchcock teinté de David Lynch, tout s'explique, si on veut, mais le bizarre est roi, on se met à douter de tout ce qu'on voit, plusieurs niveaux de fiction s'entremêlent dans un récit très rigoureux.
Perfect blue est un film sur une jeune femme, sur l'image qu'elle veut donner d'elle-même et l'image qu'on lui réclame. Je me souvenais de scènes sexuellement dérangeantes, d'un viol en public... Vu avec le recul, je me demandais si je n'allais pas trouver le film voyeur et complaisant. Rien de tout cela: j'ai eu l'impression que le film traitant son héroïne avec beaucoup de respect (même s'il lui arrive des choses terribles !) et que, derrière le thriller bizarre, on avait surtout l'histoire d'une jeune femme luttant pour s'accomplir.
Film sur l'art, les rêves, l'illusion, Perfect blue est un des meilleurs films du génial et regretté Satoshi Kon. 





03 février 2018

Les sables de l'Amargosa – Claire Vaye Watkins

Ray et Luz vivent dans une maison de luxe au-dessus d'un canyon. Elle est un ancien mannequin et lui un ancien militaire, mais on n'est pas dans un roman de Marc Lévy : ça ne va pas bien se passer, ni pour eux, ni pour le reste du monde. On est en Californie dans un futur probable. Suite à sa gestion de l'eau catastrophique (et bien documentée de nos jours), l'ouest des États-Unis est devenu un désert. Les anciens habitants de la Californie ont fui pour la plupart (on les surnommes les Mojaves) et sont parqués dans des camps dans le reste du pays. Ray et Luz ont décidé de rester, jusqu'à leur rencontre avec Ig, l'enfant bizarre, qui va les pousser à quitter leur refuge et entreprendre une traversée du désert jusqu'à rencontrer la communauté étrange de Levi Zabrinskie.
Publié dans une collection de littérature américaine, les sables est aussi clairement un roman de SF, tendance climatic-fiction. Cet aspect là est fait avec soin. Si elle n'est pas incroyablement originale, l'anticipation est bien documentée, réaliste et menée sans expositions absurdes ni info-dumps mal placés. L'écriture donne l'impression de lire un roman contemporain se déroulant dans un pays distant et pas très agréable. Pour les personnages tout est normal, ils ont creusé leur vie branlante dans cet espace-temps, ils galèrent pour se procurer de l'eau (le ravitaillement d'état et la croix rouge), ils extraient des maisons abandonnées des trucs et des machins, ils défendent à leur manière certains idéaux.
Le roman devient encore meilleur quand il approche la communauté de Zabriskie et l'énorme et mythique dune de l'Amargosa auprès de laquelle elle s'abrite. On entre alors dans un monde étrange et halluciné, construit et peuplé de mots, de croyances, d'espoirs et d'illusions. Je me suis demandé si ce procédé d'une extrapolation crédible sautant jusqu'à un objet littéraire étrange et démesuré n'était pas une des marques de la bonne science-fiction.

J'ai aimé l'ensemble, sans adhérer totalement. Luz, héroïne assez casse-pieds, mériterait de sortir de l'orbite autour de son nombril. Même en post-apo, les Californiens stressés restent des Californiens stressés. L'écriture manque parfois de simplicité, la construction de clarté, on saute certains passages introspectifs sans regret, on en découvre d'autres, très inventifs, avec joie. Page 261, sous prétexte d'un rêve de Luz, on découvre une nouvelle étrange mettant en scène des hommes-taupes et la réserve de déchets nucléaires de Yucca Valley, qui aurait sa place dans un des livres de Yirminadingrad. Le collage est raté, le texte inséré très réussi. Bref, les sables est un roman bancal, souvent intéressant et marquant.

29 janvier 2018

Les disparus de Saint-Agil – Pierre Very

Dans le pensionnat de Saint-Agil, à Meaux, au début du siècle (l'autre, le XXème) : trois jeunes garçons rêvent ensemble d'Amérique. Ils ont fondé une société secrète, les Chiche-Capon. Nuitamment, ils se rendent dans la salle de sciences naturelles, mettent une bougie dans le crâne du squelette Martin et partagent sur un cahier leurs pensées, leurs projets... Mais une nuit, lors d'une de ces expéditions pleine de suspense hors du du dortoir (il faut éviter le terrible M. Planet qui marche en silence dans les couloirs et ne dort jamais), Matthieu Sorgue voit quelque chose qui le remplit d'angoisse. Et le lendemain, après s'être fait virer de la salle d'étude pour cause de distraction, il disparaît. Envolé. Plus tard, quelqu'un dira l'avoir vu dans un train pour Paris... Mais pourquoi Sorgue, élève doux et rêveur, par ailleurs romancier amateur, aurait-il quitté la pension ? Et pourquoi d'autres enfants disparaissent-ils à leur tour ?
Les disparus de Saint-Agil fait partie des lectures marquantes de mon enfance. Il m'avait marqué si fort que, quelques temps après l'avoir lu, j'avais fondé une société secrète avec mon meilleur ami et j'avais commencé à rédiger un roman (mon premier !) la mettant en scène, tout comme Sorgue agit avec les Chiche-Capon. Puis avec le temps j'ai oublié ce récit, ne me souvenant que du pensionnant, la nuit, et de Martin le squelette, une bougie installée dans son crâne.
La relecture de ce texte nous a soufflés. D'une, il est très bien écrit, beau style français sans être ampoulé, voix multiples, jeux littéraires discrets,  récit épousant le rythme à la fois monotone et doux de la vie scolaire. Derrière le récit à mystère, finement mené, on trouve une belle et émouvante chronique d'enfance, un travail sur le souvenir, une plongée dans les années de l'adolescence dont on ne distingue pas quand elles s'écoulent combien elles peuvent être importantes pour la vie à venir. Le roman multiplie les mises en abyme, les jeux de miroirs, joue sur les rêves et la littérature, et tout prend vie pour le lecteur, la crécelle, les promenades d'été au bord du canal, les devoirs qu'on buche à l'étude, les bavardages de collégiens et lycéens rêvant de cousines ou de filles de cabaret, le catalogue des Armes et Cycles de Saint-Etienne, les surveillants un peu cinglés et ceux à la patience douce et bienveillante, les conversations des profs au café au sujet de la guerre qui vient...
Les disparus n'est pas seulement un bon roman pour enfants, c'est un merveilleux roman tout court et, cela m'a beaucoup ému de m'en rendre compte à la relecture, un des romans les plus importants de ma vie.
(lecture commencée en 2017)

25 janvier 2018

Compte-rendu du rejeton d'Azathoth – Partie 4


I have plung’d like a deer thro’ the arches
Of the hoary primoridal grove,
Where the oaks feel the presence that marches
And stalks on where no spirit dares rove;
And I flee from a thing that surrounds me, and leers thro’ dead branches above.
H.P. Lovecraft – Nemesis

Voir les épisodes précédents, marqués sous le libellé Azathoth.

Olga Passelova-Baxter a, en ce mois se septembre 1907, plusieurs certitudes : les travaux de Dmitri sont formels : quelque chose se dirige vers la Terre, une "comète noire", qu’on ne peut voir qu’à l’aide de son télescope du Montana (de ses verres spéciaux… et d’un certain état d’esprit particulier). Baxter et lui ont baptisé l’objet céleste « Nemesis ». Nemesis est accompagnée sur son orbite d’un nuage de météores dont certains peuvent parfois être retrouvés sur Terre: l’un d’eux, disparu, est tombé le 6 juin dernier, le jour même de la mort de Baxter. Un autre est tombé en 1588 et il semblerait que Herrera ait été à sa recherche (voire l’ai trouvé !, se référer à l’épisode précédent).
Autre certitude, un ennemi lutte contre ceux qui veulent savoir. Son père a été assassiné, son frère entraîné dans d’étranges intrigues, des adversaires (bourdonnants) ont tenté de s’emparer des météores… En femme d’action et d’organisation, la comtesse Passelova décide à la fois de soutenir les travaux de ses scientifiques (son oncle Dmitri Passelov, Monroe), de promouvoir la mémoire de son père, et de tenter de dévoiler ses ennemis. 

Faisant d’une pierre plusieurs coups, elle ramène la Palencia à Providence et organise à l’hôtel Narrangasset une exposition des recherches scientifiques entreprises par la fondation Baxter dont le clou n’est autre que le météore, qu’on sortira pour l’occasion de son coffre sécurisé. A la fin de l’exposition, la pierre sera vendue aux enchères.
Le résultat ne se fait pas attendre: un attentat à la bombe dans les salons mêmes de l’hôtel (faisant heureusement peu de victimes), attribué aux anarchistes, une campagne de presse délirante contre Mlle Passelova, présentée comme une folle collectionnant les météores explosifs et, le jour d’une manifestation ouvrière, un flot d’Irlandais pauvres prenant d’assaut la maison de Baxter, fanatisés par les prêches d’un prêtre, le père Fitzpatrick. Olga contre coup pour coup. Emmett Baxter lui organise une campagne de presse favorable et met dans sa poches les intellectuels new yorkais. Le fameux journaliste William H. Harding trace d’elle un portrait élogieux: our Lady of the Stars. L’exposition est un succès, le scandale draine du monde, la vente aux enchères monte à des sommes astronomiques. L’université d’Arkham fait pression sur Monroe pour acquérir la pierre à moindre prix (elle n’est pas si riche), mais cette dernière est acquise par un certain M. Hampstead, riche entrepreneur dans le domaine des mines dans le Vermont (pourquoi s’intéresse-t-il à ce genre de caillou ? Mystère ?)

Autre scène étrange, lors d’une visite privée de l’exposition, portes fermées derrière eux, Monroe (pris d’une étrange intuition/envie) déshabille sa femme (la prend en photo, nue, tenant le météore noire dans ses mains) avant de faire l’amour avec elle juste devant la pierre. Une vision le saisit alors qui le plonge dans l’inconscience au moment de la jouissance. Adèle, horriblement surprise, parvient avec peine à lui faire reprendre conscience avant que les gardiens ne forcent la porte.

Olga Passelova lance John Addams, détective Pinkerton, sur la trace de tous ses agresseurs. Il pointe le rôle très suspect joué par Patterson – le dément en saurait-il plus ? Pourquoi cherche-t-il à manger des cerveaux humains ? – cherche des liens entre Hampstead, Fitzpatrick, l’auteur de l’attentat à la bombe… et arrive à cette angoissante conclusion: tout ceci paraît à la fois coordonné, et sans lien aucun. Sinon des visions, des rêves…
Et la présence récurrente du fantôme d’Ogun (l’Indien mystérieux du Montana… La présence dans la chambre de Monroe et Adèle, la vision dans le jardin) qu’Olga reconnaît comme le serviteur de son « diadia », le professeur Adamsky, cet explorateur russe qui, justement, avait ramené du Tibet la première version du manuscrit du livre d’Eibon !

Quelques semaines plus tard, dans une apparente précipitation, Abraham Monroe épouse Mlle Adèle Grenier, de Neuchâtel. Olga offre les festivités du mariage. Les deux familles sont surprises. Seule Adèle sait, sans savoir, qu’elle est enceinte d’un enfant conçu devant la météorite.

Dernière chose, et non, des moindres : Dmitri Passelov a fini son article, il est prêt à présenter à la communauté astronomique mondiale la terrifiante nouvelle. 1908 pourrait bien être la dernière année de l’humanité ! L’été prochain, la comète croisera de très près la course de la Terre. Dmitri est convaincu qu’elle se dirige droit dessus.
Son oncle n’étant pas pris très au sérieux par les astronomes raisonnables, Olga l’invite au congrès Américain d’Astronomie de Philadelphie d’une manière astucieuse: organisant un concours richement doté demandant à des volontaires de critiquer la publication de son oncle. William Harding, devenu un ami, la soutient dans la promotion de l’évènement. La méthode n’est pas orthodoxe, mais les travaux de Dmitri sont étudiés avec attention. Au final, celui-ci emmène un groupe de sceptiques avec lui dans le Montana, pour leur montrer Nemesis. Mais n’est-il pas déjà trop tard ?

Olga et Monroe ne souffrent pas l’inaction. Baxter étant persuadé que la clé de tout se trouvait dans le livre d’Eibon. Monroe retourne s’installer à Arkham avec sa jeune épouse travailler avec ce vieux fou de Furlong (vieux papiers, insinuations douteuses, délires antédiluviens du vieux, et sexe frénétique sous les poutres sombres de l’appartement loué dans une vieille maison d’Arkham). Adèle se révèle douée pour tracer les étranges hiéroglyphes de l’écriture ‘pré-akkadienne’ utilisée par le Liber Ivonis, Monroe n'aime pas ça. Il empêche la vieille araignée infirme de toucher les mains d'Adèle (mais les travaux avancent !)

Nemesis vient... Si on pouvait la voir avec autant d'évidence !
Pendant ce temps, Olga décide de retourner aux sources. Tout a commencé par des textes anciens ramenés par Adamsky depuis le monastère de Leng, au Tibet. Et s’il fallait retourner là-bas ? Il reste peu de temps, mais cela peut encore être tenté...


Toxoplasma – David Calvo

Montréal, à quelques pas de l'effondrement (crises majeures en Europe, en Amérique du Nord, missiles, guerres, lutte pour l'eau et les ressources, etc.), un monde pré-apo plutôt que post-apo. La ville s'est soulevée et est devenue la Commune de Montréal, libertaire, déjantée, innovante, et les armées des Fédéraux sont massées au-delà des ponts, prêtes à intervenir.
Nikki travaille dans un vidéo-club qui loue des VHS (une sorte de retour en grâce !) et sort avec Kim qui fait des runs sur la Grille. Car si Internet s'est effondré, il en reste quand même quelque chose, la Grille, nœud de réseaux encore utilisé par les grandes corpos comme la Vectracom.
Tout ceci sent le cyberpunk ? Et un parfum prolongé des années 80 ? Exact. Toxoplasma est infusé de l'esprit de ce temps. Non pas par retour nostalgique et tentative de taper dans l'émotion et le portefeuille de nos enfances (je vous parle à vous, qui avez grandi en même temps que moi. Si vous êtes plus jeunes, ce n'est pas grave, je ne vous en veux pas), mais parce que cette matière culturelle – cyber, Grille, séries Z en VHS, jeu de rôle... est le substrat sur lequel Calvo bâtit et explore depuis ses premiers livres, non pas un but en soi, mais une matière à partir de laquelle construire un monde littéraire.
Nikki enquête sur la mort d'un raton-laveur décapité (based on a true story). Elle enquête pour donner un sens à sa vie, tenter d'agir dans un monde qui part grave en sucette, essayer de sortir de ses délires, de son expertise culturelle inutile. Toucher le sang, les traces, la vie... et remonter aux sources des visions qui la traversent : la forêt, l'homme à tête de ruche. Pendant ce temps, sa copine Kim prépare le run de sa vie... En-dessous de tout ça, comme presque toujours chez Calvo, les mythes grecs, l'antiquité grecque, devenue ici une sorte de substrat sémantique commun des runners de la Grille.
Toxoplasma est un roman un peu branque, un peu mal foutu... On ne comprend pas toujours tout, on se perd ici ou là, on se demande pourquoi ça et on n'aura peut-être pas la réponse. Mais on s'en moque, l'important n'est pas là, car Toxo nous emporte, sur son énergie, sa joie, son enthousiasme, son envie de partager ses angoisses, ses surprises, l'envie qu'il donne de créer nos propres vie. Sa langue elle-même est originale et excitante, pleine d'argots et de traits québecois.
Si vous ne connaissez pas le travail de Calvo, Toxo est un bon point d'entrée. Il est facile d'accès, marrant, énergique et les idées exposées sont souvent épatantes. Si vous connaissez le travail de Calvo, ce roman-ci est la suite d'une construction ininterrompue qui court depuis Delius, Wonderful, traverse les recueils de nouvelles et les délires mallarméens d'Elliott et le très bon Colline. Pour moi, c'est avec Wonderful que Toxoplasma a plus de parenté. Répétition à vingt ans de distance du même schéma : fin du monde et course pour donner du sens à une existence, avec la même poésie, la même force, et une bien plus grande maturité littéraire et politique. La grande classe.